Rock Bottom de María Trénor est un film d’animation audacieux qui marie musique culte, amour psychédélique et créations visuelles. Le film présenté en compétition au festival d’Annecy 2025 sort en salle ce mercredi 9 juillet. Plus proche du film expérimental que de la production standardisée, il s'adresse avant tout à un public amateur d’expérience.

Une symphonie visuelle au rythme de Robert Wyatt

Adapté de l’album mythique Rock Bottom (1974) du musicien britannique Robert Wyatt, le film de María Trénor est bien plus qu’un hommage : c’est une immersion sensorielle dans un univers sonore inclassable. Chaque morceau de l’album devient une séquence animée, un tableau mouvant où les émotions prennent forme et couleur. La musique, à la fois fragile et expérimentale, guide le récit comme une voix intérieure, oscillant entre mélancolie, tendresse et éclats de folie douce. Pour ma part, la traduction des paroles, si elle explicite le récit, me rend les chansons moins percutantes.

La réalisatrice a conçu le film comme une expérience musicale totale où chaque chanson ouvre une porte vers un monde distinct. Les transitions musicales ne sont pas de simples accompagnements, elles sont le cœur battant du film, traduisant les états d’âme des personnages. La construction du film suit d’ailleurs l’ordre des pistes sur le disque original.

Une biographie amoureuse tumultueuse entre plages de cartes postales et enfer des paradis artificiels

Rock Bottom raconte l’histoire de Bob et Alif, deux jeunes artistes britanniques baignés dans la contre-culture des années 1970. Inspirés de Robert Wyatt lui-même et de sa compagne Alfreda Benge, le film explore leur relation passionnée, marquée par la création, la dépendance, la chute et la renaissance de ce couple fusionnel.

La narration s’éloigne du biopic classique pour devenir une fresque intime et poétique où l’amour devient un refuge face aux tempêtes intérieures et aux doutes créatifs. Le personnage d’Alif, inspiré d’Alfreda Benge aujourd’hui épouse de Robert Wyatt, incarne une artiste en quête de reconnaissance dans un monde encore dominé par des figures masculines, même au sein de la contre-culture. Elle fait, à ce propos, quelques remarques pertinentes que Robert ne semble pas comprendre sur le moment. Cet aspect aurait pu être davantage approfondi et j'aurais apprécié un développement plus important de ce personnage féminin. D’autant que malgré la “révolution sexuelle” le rôle social des femmes était toujours le même. A ce propos, même si le film se place principalement du point de vue de Wyatt, je ne suis jamais parvenue à trouver le personnage intéressant ou attachant.

Le film évoque subtilement les tensions entre amour, dépendance et émancipation. Dans ce cadre, l'expérimentation de drogues diverses est à la fois un désinhibiteur créatif, un vecteur de sociabilisation, mais également un risque pas toujours mesuré aux lourdes conséquences. Ces substances sont vues comme des remèdes et des exutoires aux crises de la créativité que traversent de nombreux artistes.
 

La chute tragique de Wyatt, qui le rend paraplégique et prend place à New York alors qu’en réalité c’était à Londres, n’est pas traitée comme un drame, mais comme une métamorphose artistique. C’est dans cette épreuve que naît l’album Rock Bottom et, avec lui, un film qui célèbre la puissance de la résilience créative. Il faut mettre au crédit du film qu’il traite le sujet du handicap de Robert sans pathos mais davantage comme une étape fondatrice du reste de sa vie (il ne peut plus être batteur) mais reste créatif.

Une animation kaléidoscopique et audacieuse

Visuellement, Rock Bottom est un feu d’artifice de couleurs et de techniques. María Trénor mêle plusieurs techniques d’animation : rotoscopie pour capturer l’authenticité des gestes, aquarelles pour les séquences oniriques et les paysages (mes parties préférées), noir et blanc expérimental pour les moments introspectifs. Chaque style reflète un état émotionnel, une ambiance, une chanson. Ainsi, la réalisatrice précise dans un article pour le magazine Blink Blank, que la phase de décadence est représentée par du vert pour évoquer la pourriture. Le film baigne dans une esthétique psychédélique, reflet des années 1970 et de l’univers musical de Robert Wyatt. Les séquences animées traduisent des états de conscience modifiés, des rêves hallucinés et des voyages intérieurs où la frontière entre réalité et imagination se brouille. La pochette de l’album, dessinée par Alfreda, a aussi servi de référence pour les fonds marins colorés.

La réalisatrice espagnole fait de l’île de Majorque un personnage à part entière, une sorte de bulle hors du temps avec des habitants dont la vie ne semble pas avoir évolué depuis le XIXe siècle, et une météo comme un miroir de l'état d’esprit des personnages.

Les spectateurs moins sensibles à la musique remarqueront quelques longueurs, principalement au milieu du film qui, paradoxalement, semble alors manquer de rythme. N’ayant pas connu cette époque ni cet album en particulier, je ne saurai dire si le film peut provoquer une vague nostalgique chez les spectateurs dont les souvenirs remontent aux années 1970.

Une chose est sûre, Rock Bottom n’est pas seulement un film biopic sur un artiste, c’est presque une expérience synesthésique. Cependant, ce singulier film d’auteur devra trouver son public…

Durée : 86min
Réalisateur : María Trénor
Année de production : 2024
Pays : Espagne, Pologne
Style : Cinéma contemporain
Genre : Fictions
Versions : en anglais sous-titré français
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