Gangs of Taiwan le 30 juillet au cinéma
25 juil. 2025Présenté à la semaine de la critique de Cannes 2024, Gangs of Taiwan est le premier long-métrage percutant de Keff qui mêle drame social, polar urbain et engagement politique suivant un rythme contemplatif.
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2019, Zhong-Han mène une double vie dans un Taïwan en pleine mutation. Le jour, il est commis dans un petit restaurant de quartier et la nuit, il traîne avec des petits voyous. Mais voilà que sa vie prend un nouveau tournant lorsque le restaurant de ses proches est menacé par un homme d'affaires véreux. Zhong-Han doit faire des choix et assumer ses fautes.
Le handicap du héros : un mutisme chargé de sens
Zhong-Han, le protagoniste du film, est un jeune homme mutique d’une vingtaine d’années. Ce silence n’est pas un simple trait de caractère, il devient un symbole puissant de la jeunesse taïwanaise, souvent privée de voix dans les débats internationaux. Le réalisateur Keff explique avoir voulu représenter une génération qui ne peut parler en son nom propre, à l’image de Taïwan elle-même, exclue de nombreuses instances mondiales et souvent rattachée à la Chine malgré ses protestations.
Ce mutisme n’est jamais traité comme une faiblesse, même si plusieurs personnages le renvoient à ce handicap. Zhong-Han est digne, complexe et actif, et son handicap devient une force narrative. Il incarne une forme de résistance silencieuse, une introspection profonde dans un monde bruyant et corrompu. Le film évite tout pathos, préférant une approche naturaliste et respectueuse, inspirée de témoignages réels de personnes mutiques.
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Une société gangrenée par la corruption
Au cœur du récit, la corruption agit comme un poison lent. Le rachat du restaurant familial par un promoteur véreux déclenche une réaction en chaîne qui force Zhong-Han à confronter ses choix et à s’impliquer dans les mécanismes de pouvoir qui gangrènent son pays. Le film expose une société où les élites économiques exploitent les plus vulnérables, et où chacun tente de s’en sortir. Zhong-Han est mué par une rage sourde qu’il ne peut exprimer que dans la violence d’un gang. A l’instar de ses camarades, il y voit une échappatoire à une société rigide où les forts exploitent les faibles. Il se rêve Robin des bois, mais ne fait que se mettre à la marge de la société.
À travers des scènes de racket, de deals et de trahisons, Keff dresse un portrait sans concession d’une jeunesse désenchantée, coincée entre survie et révolte. La corruption n’est pas seulement politique, elle est sociale, morale, et touche tous les niveaux de la vie quotidienne. Le film devient alors une fable politique où l’ascension sociale semble impossible sans compromission, au risque de décevoir ses proches. Il y a deux jeunesses à Taïwan, celle dorée qui s’amuse et peut profiter de beaux salons de thé à la mode sans se poser de question et celle qui trime toute la journée en rêvant de lendemains meilleurs sans trouver de porte de sortie.
Un soutien discret mais continu à Hong Kong
Le film prend racine dans un contexte brûlant : les manifestations de 2019 à Hong Kong. Keff a été marqué par l’indifférence apparente de certains Taïwanais face à ces événements. Cette tension traverse le film en filigrane : une télévision diffuse les images des émeutes, mais personne ne réagit. Une manifestation et un mur de messages de soutien montrent que certains sont tout de même préoccupés par le sort de Hong Kong. Cependant le silence collectif devient un thème central du film.
Gangs of Taiwan ne tient pas de discours frontal, mais son engagement est clair. Il interroge la passivité, la peur, et la résignation politique, mais aussi les moyens de contestations et d’expression de la population. En montrant une jeunesse qui rêve d’ailleurs mais détourne les yeux du réel, le film invite à une prise de conscience. Il rappelle que les luttes de Hong Kong, du Tibet ou de Taïwan sont liées et que l’art peut être un vecteur de mémoire et de résistance. La question est alors : comment résister à la violence pacifiquement, que ce soit de manière individuelle ou collective. L'exemple de Hong Kong n’est pas rassurant hélas.
D’un point de vue formel, le film est assez long (2h15) surtout pour le genre “film de gangsters”. Ici, pas de combat d’art martiaux ni de scènes d'action haletantes. Au contraire, le réalisateur prend le temps d’installer ses personnages et ses situations. Aussi, le film déconcerte les amateurs de spectaculaire car il n’y a pas d’apothéose. Le rythme est lent pour ne pas dire mou à certains moments et certaines scènes ne sont pas forcément indispensables au récit. C’est dommage car cela sort le spectateur du récit. Si, au contraire, les aspects sociaux de la vie des habitants de Taïwan vous intéressent, vous prendrez plaisir dans ces explorations urbaines et humaines.
Dans Gangs of Taïwan, les messages sont multiples. Cependant, il y a clairement un message politique autour de la violence et des réactions qu’elle provoque. La violence des gangs est mise en parallèle avec la violence étatique, et le peuple ne peut que lutter à son niveau ou décider de baisser la tête et de rêver. Cependant, le film est loin d’être lui-même violent et ne reprend pas les codes des films de gangsters, asiatiques ou non.
- Liu Wei Chen
- Rimong Ihwar
- Devin Pan
- Nationalité : Taïwan
Durée : 2h15
Production : Kindred Spirit - Witness Cultural & Creative - Casting :