Le Ciel pour Conquête est le premier roman graphique de Yudori publié aux éditions Delcourt. A mi-chemin entre l’intrigue historique et le manifeste féministe, cet épais ouvrage de plus de 300 pages ne laisse pas indifférent.

Amélie est une jeune femme de noble extraction donnée en mariage à Hans, un jeune marchand de la ville suite aux déboires financiers de sa famille. Raffinée et éduquée, elle a du mal à s’adapter à sa vie de jeune épouse d’un marchand. Elle qui aime lire doit participer activement aux tâches ménagères. Elle qui a vécu dans l’opulence doit maintenant compter chaque sou pour le ménage. Du point de vue de l’époque, même si elle a fait une mésalliance, elle a plutôt eu de la chance. Son époux est fortuné et respecté, il est jeune et plutôt bel homme et s’avère relativement attentionné. Pourtant tout les oppose dans leur caractère et leur conception du monde. Elle ne vit que pour sa foi en Dieu, et lui pour faire fructifier ses affaires. Au lit également l’entente n’est pas au beau fixe. Aussi, le jour où Hans revient d’un très long voyage en rapportant une jeune et belle esclave venue du lointain Orient, la vie de la maisonnée bascule. Amélie semble vouer à cette esclave de plaisir une certaine jalousie quand bien même elle apprécie de ne plus avoir à coucher avec son époux. Les deux servantes de la maison prennent également la jeune captive en grippe pour diverses raisons. Cependant, de la rivalité d’Amélie et de celle qu’ils nomment Sahara, va naître une amitié indéfectible.

Un intérieur féminin

Le récit est comme un huis clos dans un gynécée. Quatre femmes d’âges, d’origines et de conditions sociales différentes doivent cohabiter sous le même toit : Amélie la maitresse de maison, les deux servantes Eva et Yolente et Sahara l’esclave lascive. Chacune doit tenir sa place et accomplir les tâches qui lui sont assignées entre jalousie, rivalité mais également amitié, loyauté et amour. Au milieu de ces femmes, Hans règne en maître, n’hésitant pas à rabrouer son épouse ou à la gifler. Bien que souvent absent, Hans est le seul à être libre et à avoir le pouvoir social, légal et économique.

Une grande partie de récit est donc centrée sur les femmes, leur vie quotidienne, leurs bavardages mais aussi leurs intrigues et sur les rêves d’Amélie. Le récit s’appuie sur de nombreux détails pour restituer l’ambiance et la place des femmes dans la société hollandaise du siècle d’or. Les quelques hommes qui émaillent le récit ne se gênent d’ailleurs pas pour commenter l’allure des protagonistes féminines et prononcer quelques grossièretés allant de la « gauloiserie » à la misogynie pure en passant par des allusions sexuelles.

Une putain sous mon toit !

L’arrivée surprise de Sahara bouleverse les trois habitantes de l’honorable maison. Amélie se demande bien ce que vient faire cette créature de vice sous son toit tout en enviant sa plastique avantageuse et étrangement l’affection que son époux porte à sa concubine. Eva, la servante d’Amélie s’inquiète légitimement pour la place de sa maîtresse dans la maison et sa respectabilité. Elle qui est plus âgée sait bien comme il est difficile pour une femme de survivre dans cette société. Son unique attention est de maintenir la position d’Amélie dans la hiérarchie domestique et surtout qu’elle porte l’enfant de son époux. La seconde servante, la jeune et voluptueuse Yolente, admiratrice passionnée d’Hans est probablement celle qui accepte le moins la présence de Sahara. Elle qui nourrit des sentiments amoureux pour son patron ne supporte pas l’arrivé de cette concubine. Les trois ferventes catholiques voient également d’un très mauvais œil la présence d’une concubine mauresque (donc non seulement d’une relation adultère, mais en plus avec une femme qui n’est pas catholique).

Pourtant, si Sahara donne l’apparence de se satisfaire de la situation, coucher avec le maître et être nourrie, elle ne se considère pas plus prostituée qu’Amélie, vendue par sa famille désargentée à un riche marchand et obligée de coucher avec lui pour lui donner un héritier. Sahara sait qu’elle est victime et fait tout pour survivre malgré sa situation, se contentant de ce qu’on lui donne.

Du côté de Hans, les choses sont ambivalentes. Il semble avoir une certaine affection pour son épouse mais il se sent constamment inférieur à elle, que ce soit par la naissance ou l’éducation. C’est probablement une des raisons qui fait qu’il semble fuir son regard hautain jusque dans le lit conjugal. A l’opposé, il a l’impression de voir en Sahara une jeune femme à protéger, quelqu’un qui lui est redevable, qui le valorise. Raison pour laquelle il est aussi affectueux et tendre avec elle allant jusqu’à parler d’amour. Mais peut-il y avoir amour réciproque dans une relation aussi déséquilibrée ? En définitive, Hans est aveugle aux besoins et aux fragilités de son épouses tout comme il ne voit pas la force de résilience et de courage qui habite Sahara.

Les femmes savantes et libres

C’est par l’intermédiaire du savoir et de la curiosité qu’Amélie et Sahara se rapprochent. Amélie rêve de voler pour se rapprocher de Dieu et voir la création comme lui. De ses discussions avec Sahara, dont les conceptions mythiques sont très différentes, elle entrevoit une solution qui leur serait profitable à toutes les deux : concevoir un engin volant !

Hélas, son époux ne voit pas ça d’un très bon œil, jugeant ces expérimentations comme de la sorcellerie. Lui qui a déjà été témoin de bûchers ne veut absolument pas prendre le risque. Mais Amélie est obstinée pour ne pas dire butée et son projet avance bon train grâce à l'aide de Sahara.

Que ce soit Amélie ou Sahara, les deux aspirent à plus de liberté. Si Amélie ne boude pas son plaisir pendant les voyages commerciaux de Hans qui peuvent s'éterniser elle est également assez fière pour revendiquer ce qui lui appartient.

L'édition est de belle facture en grand format, couverture cartonnée et dos entoilé. A l'intérieur, les planches sont travaillées avec souplesse et délicatesse dans le trait. Certains plans peuvent surprendre, pourtant ils ne dérogent pas avec certains grands noms du shôjo. Les décors et les détails sont travaillés.

Les deux héroïnes du Ciel pour Conquête sont des femmes déclassées socialement ; la première, de noble naissance est mariée à un marchand pour des raisons financières, la seconde a été réduite en esclavage alors quelle avait le statut respectable de shaman. Toutes deux voient leur personne niée. Sahara encore d'avantage car on ne connaît même pas son véritable nom. Ce livre contient une rage sourde de femmes opprimées, beaucoup trop grandes pour leur situation. Il y a quelque chose de Belladonia of sadness dans cette puissance féminine victime de la société. En s'écoutant et en se soutenant mutuellement, elles vont pouvoir grandir et surmonter même les plus grands obstacles.

    Dessin : YUDORI
    Scénario : YUDORI
    Editeur VF : Delcourt
    Collection : Hors Collection
    Type : Manhwa
    Genre : Tranche-de-vie, Social
    Date de publication : 05 Octobre 2022
    Illustration : 336 pages Couleur
    Origine : Corée - 2022

 

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