L’autre jour, dans le cadre de Muséomix Ile-de-France dont je vous parlerai très prochainement, j’ai eu l’occasion de me rendre au Musée Français de la Carte à Jouer et d’en apprendre d’avantage sur la fabrication des cartes. J’étais déjà venue visiter ce musée lorsque j’habitais à Issy-les-Moulineaux il y a quelques années, dans le cadre d’une exposition temporaire et je n’avais pas vraiment fait attention à toutes les cartes magnifiques que ce lieu renferme. Erreur réparée aujourd’hui, et je vous propose de découvrir les différentes étapes de la fabrication des cartes à jouer en France et la symbolique des éléments qui les composent. 


L’arrivée des cartes à jouer en Europe

Les cartes à jouer sont apparues en Asie et leur présence est attestée en Chine au XIIe siècle. Suivant la route de la soie, elles arrivent au Moyen Orient où l’on retrouve de magnifiques cartes mamelouks. Elles poursuivent leur route jusqu’à Venise où elles rencontrent un grand succès. Une autre hypothèse avance une arrivée des cartes en Europe via l’Espagne. 

Les grandes cours italiennes s’en entichent et parmi les exemplaires les plus anciens de cartes européennes conservées dans les musées, l’on trouve des lames de jeu de tarot peintes à la main sur fond d’or. Ces véritables petits chef-d’œuvres, en parfait état de conservation, ne semblaient pas destinés à jouer mais avaient très probablement une fonction de cadeau de prestige.

Dès le XVe siècle, les cartes sont dans toutes les mains européennes, que ce soit dans les salons aristocratiques ou dans les cabarets de campagne, tout le monde tâte du carton ! La demande explose et la production s’organise.   


La fabrication des cartes à jouer

La fabrication des cartes est très codifiée et implique un grand nombre d’étapes. Elle est réalisée dans des ateliers affiliés à des corporations dès le XVIe siècle. 

La production sérielle a été rendue possible par l’essor de la xylographie au XVe siècle. Pour obtenir la plaque des figures composée de 20 à 24 rois, reines et valets, l’on fait appel à un tailleur de moules comme Jacques, le plus anciens tailleur de moules connu en France, dont la trace à Lyon est attestée en 1472. 

Une fois le moule prêt, place au maître cartier chargé d’imprimer les cartes. Il enduit le moule de fumée (sorte de suie végétale). Puis on y place une feuille de papier-pot (spécialement conçu à cet usage) légèrement humide. 

Pendant ce temps, l’on prépare l’autre côté de la carte. L’on colle ensemble deux main-brune ou papier grossier assurant l’opacité de la carte aussi nommé étresse ou âme. Puis, on y ajoute du papier cartier (papier blanc de haute qualité). Pourquoi blanc me direz-vous ? Pour éviter le marquage par un tricheur, il est souvent question d’argent dans ces jeux. 

Une fois les différentes parties sèches, le papier-pot imprimé est collé sur l’étresse. 

Suivent les étapes de pressage, séchage, ponçage avant l’application de la couleur. L’application de la couleur ou habillage est réalisé au pochoir ou imprimure (papier huilé). Il faut un pochoir par couleur (rouge, bleu, noir et jaune en ce qui concerne les cartes françaises). 

Une fois les couleurs appliquées, les planches sont polies, savonnées, poncées, découpées en lamelles, puis carte à carte. On trie les cartes et on les place dans des enveloppes pour la vente ! 

Les cartes numérales (avec les enseignes) sont réalisées directement au pochoir en France. 

Rois et Reines découronnés sur le portrait de Bourgogne


Les éléments qui composent les cartes

Les figures

Quand on pense jeu de carte, l’on pense immédiatement aux figures des rois, reines et valets. S’ils nous semblent familiers aujourd’hui, cela n’a pas toujours été le cas. Les figures ont revêtu de nombreux sens au fil du temps et des aires géographiques. 

Chaque région avait ses particularités que l’on a nommées “Portraits régionaux”. Si vous vous rendez dans le Musée Français de la carte à Jouer, ce sont les vitrines au centre du Rez-de-jardin. L’on y observe une grande différence de styles, mais aussi d'attitudes des personnages. 

Dès le XVe siècle, dans l’aire culturelle germanique, il y a quatre figures : Le roi, la reine (qui disparaît un siècle plus tard), le valet supérieur (ober) et le valet inférieur (unter). En France, il s’agit bien entendu du roi, de la reine et du valet. Dans les pays latins comme l’Italie et l’Espagne, l’on trouve le roi, le cavalier et le valet. Ce dernier est parfois, plus tardivement, remplacé par la servante au Portugal. 

Comme vous pouvez le constater, à part en France, les femmes sont souvent absentes des figures des jeux de carte ….

Longtemps, les figures ont été présentées en pied avec des costumes plus ou moins imposants. Ainsi les figures de Rouen ont abouti au style anglo-américain, aujourd’hui le plus répandu au monde. C’est donc bien le jeu français qui est répandu de par le monde (cocorico pour une fois). 

A certaines périodes de l’histoire de France, en particulier sous la Révolution et l’Empire, les figures ont été grandement modifiées pour porter les idéaux politiques du moment. Finalement, Napoléon fixe les portraits et interdit les portraits régionaux. Les figures françaises datent de cette époque. 

Le XIXe siècle voit de nombreux changements, dont le portrait double tête qui facilite la lecture des cartes. 

L’on remarque sur de nombreux jeux de carte anciens, la signature du fabricant sur la carte de valet de Trèfle. 

En Angleterre, la marque du fabricant se trouve sur l’as de pique, et indiquait jusque dans les années 1960 que l’imprimeur avait bien payé la taxe au gouvernement. La France avait également une taxe sur les jeux de carte jusqu’en 1946. 


Les enseignes

Jusqu’au XVe siècle, les cartiers sont totalement libres dans le choix des enseignes et certains motifs rencontrent alors un vif succès comme les oiseaux, fleurs ou quadrupèdes. 

A cette époque, il n’est pas rare que le choix des enseignes dépende du contexte de la commande. Ainsi, les nobles appréciaient tout particulièrement les enseignes représentant des animaux relatifs à la chasse, alors vue comme un art noble. 

L’on remarque cependant que, dès la fin du XVe siècle, les enseignes sont fixées. En Espagne et en Italie, l’on a le bâton, la coupe, le denier et l’épée, que l’on retrouvait déjà dans les cartes mamelouks. En Suisse, l’on trouve la rose, le grelot, le gland et l’écusson. Dans les pays germaniques, l’on affiche grelots, glands, cœurs et feuilles. En France l’on préfère les piques, carreaux, cœurs et trèfles. 

Les enseignes françaises s’imposent en Europe non seulement grâce à la situation géographique de la France qui en fait un carrefour commercial, mais également par la qualité des cartes françaises, et surtout par la simplicité presque schématique des enseignes et l’usage de deux couleurs qui baissent les coûts et le temps de fabrication des cartes.  

L’on en est pas certain, mais les spécialistes pensent qu’il y a une symbolique cachée derrière les enseignes qui seraient une incarnation des sociétés d’Ancien Régime. Ainsi, bâton, trèfle et gland représenteraient les paysans alors que la coupe, la rose et le cœur symboliseraient le clergé, le denier, le grelot et le carreau seraient la marque des marchands quand l’épée, la feuille/armorie et le pique distingueraient les nobles.  


Les noms

Certaines cartes représentant des figures portent également des noms. Les noms donnés aux cartes sont le plus souvent issus de l’antiquité ou de la Bible. En France, ils apparaissent au XVe siècle. Rapidement s’imposent également des noms issus du récit des Neufs preux alors très en vogue. Pour rappel les neufs preux sont 

3 héros païens 3 héros de l'Ancien Testament 3 héros chrétiens

Hector (Troie)

Alexandre le Grand (Grèce)

Jules César (Rome)

Josué

Le Roi David

Judas Maccabée

Le Roi Arthur

Charlemagne

Godefroy de Bouillon

Plusieurs noms vont se succéder pour chaque figure, et sous la Révolution, les figures de rois découronnés deviennent des génies, les reines représentent les libertés et les valets des citoyens égaux en droit et parfois les personnages sont remplacés par des métiers. 

Pendant le Premier Empire, Napoléon Bonaparte décide de prendre en main le jeu de carte et décide de s'inspirer de l’Antiquité, aussi bien pour les figures réalisées suivant un modèle de David, que pour les noms des personnages. Le jeu ne trouve pas le succès et sera remanié plusieurs fois sous l’Empire avant d’aboutir à celui que nous connaissons.

Du côté des noms, les rois se nomment maintenant Charles(cœur), César (carreau), Alexandre (trèfle) et David (pique), les reines sont Judith (cœur), Rachel (carreau), Pallas (pique) et Argine (trèfle). Argine est l’anagramme de Regina, car il est vrai qu’il n’y a pas assez de femmes illustres pour la nommer autrement… Judith et Rachel font partie de la liste des Neuf Preuses au passage. Bref, les valets sont : La Hire (compagnon de Jeanne d’Arc) est le cœur, Roland/Hector le carreau, Judas Maccabée (pourtant roi)/Lancelot le trèfle et Ogier (chevalier de Charlemagne) le pique.   


Les index

Les index ou valeurs sont apparus plus tardivement. Initialement c’était le nombre d’enseignes présentes sur la carte qui en indiquait la valeur. Mais ce système était parfois peu lisible.  

Les index ont été introduits afin de faciliter la lecture des cartes et de limiter les possibilités de la triche puisqu’il suffisait simplement d’écarter légèrement ses cartes pour les voir en limitant le risque de regards indiscrets.  


Les scènes

Certains jeux de cartes, en particulier dans les pays germaniques, représentaient en bas de la carte une petite scène sans lien avec le jeu. Ces saynètes étaient présentent aussi bien sur les cartes de figures que les valeurs. Mais, avec l’apparition des figures double têtes et la simplification des cartes pour en faciliter la lecture, les saynètes ont progressivement disparues. 

Cartes de tarot


De nos jours

De nos jours, la fabrication des cartes a beaucoup évoluée et celles-ci sont imprimées en offset. Il ne reste qu'une entreprise en France de fabrication de cartes et une entreprise parisienne d’impression traditionnelle. Avec l’industrialisation, les cartes ont perdu les petits défauts charmants. 

De plus, le dos est rarement blanc, mais le plus souvent taroté c’est-à-dire avec des motifs abstraits ou des publicités. Il n’y a plus que dans les milieux des jeux d’argent que les dos sont encore unis. 

Il y a actuellement une infinité de jeux de cartes, certains créés par des artistes, d’autres publicitaires, d’autres encore correspondant à des jeux spécifiques comme le Uno, les cartes Magic etc. 

La carterie a de beaux jours devant elle et le musée Français de la Carte à Jouer n’a pas terminé d’enrichir ses collections. Il est d’ailleurs possible de faire des donations au musée si vous le souhaitez.  


Bibliographie

  • Jean Pierre Seguin, Le Jeu de carte, ed. Hermann, Paris, 1968, pp. 30-39
  • Jude Talbot (dir.), Fabuleuses cartes à jouer : Le monde en miniature, Gallimard/BNF édition, 2018, PP 13-17, 30, 42-44, 62-63
  • André François, Histoire de la carte à jouer, 1974 

Visuels : Une partie des visuels sont mes propres photographies, les autres sont des captures d'écran provenant du site du Musée Français de la Carte à Jouer

Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Dans les secrets de fabrication des cartes européennes et de leur symbolique
Retour à l'accueil